Déclin des abeilles: Un monde sans fruits ni legumes ? Le Monde, 13/10/07
Propos recueillis par Catherine Vincent
Bernard Vaissiere, specialiste de la pollinisation a l'INRA.
Sur l'ensemble de la planete, les abeilles sont en declin (Le Monde du 30 aout). Ces pollinisatrices essentielles peuvent-elles disparaitre ?Il y a cinq ans, j'aurais considere cette hypothese comme totalement futuriste. Aujourd'hui, je la prends au serieux, car le declin se mesure desormais a l'echelle mondiale. Chez les populations sauvages comme chez l'abeille domestique.
Sur tous les continents, et de plus en plus souvent, les productrices de miel meurent dans des proportions trop importantes a la sortie de l'hiver. En Europe, nombre d'apiculteurs ont du mettre la cle sous la porte. Aux Etats-Unis, ou l'on parle d'un "syndrome d'effondrement des colonies", 25 % du cheptel aurait disparu pendant l'hiver 2006-2007. En ce qui concerne les abeilles sauvages (soit mille especes differentes en France), le doute a subsiste plus longtemps. Mais le debat a ete recemment tranche par deux publications scientifiques. La premiere, parue dans Science en juillet 2006, demontre que les populations en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas ont considerablement baisse depuis la fin des annees 1970. La seconde, emanant de l'Academie des sciences des Etats-Unis, concluait en octobre 2006 au declin significatif des pollinisateurs en Amerique du Nord (Canada, Etats-Unis, Mexique).
S'il n'y a plus d'abeilles dans le monde, que se passera-t-il ?Un bouleversement sans precedent dans l'histoire de l'humanite. Actuellement, plus de 80 % des especes de plantes a fleurs dans le monde et 80 % egalement des especes cultivees en Europe dependent directement de la pollinisation par les insectes : des abeilles, pour l'essentiel. Le plus souvent, d'autres agents, comme le vent ou l'autopollinisation passive, contribuent egalement a leur reproduction sexuee. Mais, sans les butineuses, la plupart des cultures n'atteignent plus une production satisfaisante. C'est le cas de nombreuses especes sauvages (romarin, thym, lavande, moutarde), des arbres fruitiers (pommiers, poiriers, abricotiers, amandiers), des grandes cultures oleagineuses (colza, tournesol) et proteagineuses, des cultures maraicheres (cucurbitacees, tomates, fraises). Et aussi des semences de cruciferes (radis, choux, navets), d'ombelliferes (carottes, celeri, persil) et d'alliacees (oignons, poireaux). Difficile d'imaginer un repas auquel les abeilles ne soient
pas associees de pres !
Un monde sans fleurs, sans fruits ni legumes, est-ce cela qui nous menace ?Il y a un an, une etude internationale a evalue, pour la premiere fois a cette echelle, la dependance aux pollinisateurs de la production agricole mondiale. Elle s'est interessee aux 115 cultures les plus importantes, directement utilisees pour l'alimentation humaine dans plus de 200 pays. Conclusion : rapportee au tonnage, 35 % de la production de nourriture depend des insectes.
Concretement, la disparition des abeilles ne signifie donc pas que l'espece humaine mourra de faim, puisque 60 % des cultures - principalement les cereales comme le ble, le mais et le riz - ne sont pas concernees. Mais la diversite alimentaire en serait profondement alteree.
Pourra-t-on suppleer, par la technique ou l'elevage, a l'absence des pollinisateurs naturels ?Aucune des solutions envisagees n'est satisfaisante. Polliniser les cultures par des especes d'elevage, comme on le fait deja avec des bourdons pour les tomates sous serre ? Peu realiste en plein champ. Les polliniser manuellement, a l'instar de ce qui est mis en oeuvre pour la vanille ? Non rentable a grande echelle. Augmenter techniquement la pollinisation par le vent ? Plusieurs entreprises s'y sont deja essayees dans le monde, qui avec des helicopteres, qui avec des machines secouant les plantes... Mais aucune methode n'a jamais ete retrouvee sur le marche.
Dans certains cas, d'autres especes pollinisatrices - des mouches, par exemple - viendront peut-etre remplacer les abeilles. Et certaines varietes vegetales, moins dependantes des insectes que celles que nous avons selectionnees depuis des siecles, prendront peut-etre leur essor. Enfin, certaines cultures peuvent produire des fruits sans fecondation, soit de facon spontanee (la banane), soit grace a la pulverisation d'hormones specifiques (tomate, courgette). Mais ces techniques sont loin d'etre applicables a toutes les especes, et les consequences sur la qualite gustative des fruits sont parfois catastrophiques.
Que faire pour tenter d'enrayer le declin des abeilles ?Les causes de leur regression sont connues : elimination de leurs sites de nidification, rarefaction des plantes qui leur fournissent nectar et pollen, maladies et parasites... Et, surtout, epandage de pesticides, particulierement destructeurs pour les abeilles. Celles-ci, en effet, possedent tres peu de genes de detoxification, comme l'a confirme tout recemment le sequencage du genome de l'abeille domestique.
Comment agir ? En ce qui concerne la reduction et la fragmentation de leurs habitats, on peut tout a fait renverser la tendance. Si on se contente de faucher les talus une fois par an, si on preserve un peu mieux les prairies naturelles, si on optimise l'utilisation des jacheres fleuries, les abeilles se porteront deja mieux. De meme si l'on prend des mesures plus efficaces d'un continent a un autre contre les especes invasives, tel le frelon asiatique. Mais, avant tout, il faut reduire l'usage des pesticides. Les agriculteurs comme les jardiniers doivent prendre conscience que les abeilles sont totalement demunies vis-a-vis de ces produits toxiques. Et qu'elles sont de precieuses auxiliaires de leurs cultures, a proteger en priorite.
Dans le cadre du programme de recherche europeen Alarm sur la biodiversite, votre equipe est chargee d'evaluer l'impact agronomique et economique des pollinisateurs sur l'agriculture europeenne. Quelles sont les premieres conclusions de cette etude ?
Il apparait que l'impact des pollinisateurs est considerable : au niveau mondial, il represente environ 10 % du chiffre d'affaires de l'ensemble de l'agriculture. Et les pays qui en sont les plus dependants sont les pays developpes.
Programme europeenAlarm, le programme europeen sur la biodiversite (www.alarmproject.net), a pour objectif, sur cinq ans (2004-2008), d'evaluer les risques encourus par la biodiversite et l'impact potentiel de son declin a l'echelle de l'Europe. Alarm comprend quatre modules : changements climatiques, produits chimiques, especes invasives et pollinisateurs. C'est a ce dernier module que participe le laboratoire de pollinisation entomophile de l'INRA d'Avignon, sous la responsabilite de Bernard Vaissiere.
Cultures tropicalesCacao, vanille, courges et potirons, melons et pasteques, fruits de la passion, annones et sapotilles, noix du Bresil et de macadamia : toutes ces cultures tropicales sont totalement dependantes des pollinisateurs pour leur production de fruits et de graines. A moins d'etre fecondees par la main de l'homme.
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"L'Homme meurt, l'Animal périt" Heidegger